Partager l'article ! « Ma vie auprès des plus pauvres parmi les pauvres à Madagascar »: Monique Gaudray ...
Monique Gaudray
Avant propos
Violence, drogue, alcoolisme, prostitution : quatre mots qui, dans la langue malgache, commencent par « mi » et valent aux déshérités de Tananarive le nom de « 4 mi ».
Depuis des années, Monique Gaudray Femme engagée assiste et encourage les pauvres à se tenir debout.
D’origine Française habitant les Alpes de haute Provence, sa force ! De croire que cette goutte d’eau peut communiquer le sel à l’océan tout entier.
Février 1999
La France, mon beau pays.
Nous t’avons quittée une fois de plus, mon mari, Sheila, notre fille adoptive, et moi même, pour nous rendre à Madagascar ; dans le village d’Andralanitra, l’un des villages édifiés par le Père Pedro, en banlieue de Tananarive.
Au cœur du village, près de l’école primaire Prince Rainier III du collège Prince Albert de Monaco, et de la maison de l’artisanat, se trouve un bâtiment dont le rez-de-chaussée est constitué d’un atelier et d’un entrepôt. Il reçoit au premier étage les invités du Père. C’est là que nous logeons, à chacun de nos retours, dans trois chambres que nous avons aménagées au mieux, en sachant que nous n’étions pas à Madagascar pour vivre dans un nid douillet.
Et dans cet avion qui nous éloigne de la terre de Provence où nous vivons depuis des années, dans le noir relatif de la cabine et cette atmosphère particulière des avions de nuit, je suis reportée plusieurs années en arrière, vers ce qui a déterminé mon premier voyage vers la Grande Ile.
Septembre 96
Le jour se lève et rien ne laissait présager ce qui allait suivre. Je m’étirai une dernière fois. J’ouvris la fenêtre, découvrant comme chaque matin, avec plaisir, ce panorama de verdure. Là où nous habitons, nous sommes entourés de montagnes, les Alpes de Haute Provence ; et ce matin là de mi-septembre c’était un ravissement. Me trouvant seule, je m’interrogeai sur la journée à venir et soudain une force, une voix intérieure, pourrais-je dire, me murmurait: « Fais ta valise et va ! ».
Je ne comprenais pas. J’essayais de détourner mon attention et je me demandais si je ne perdais pas la tête. Non ! Cet appel était bien là avec autant de force. J’hésitais encore. Mais avec des gestes que je ne contrôlais plus moi-même, je tirai ma valise de l’endroit où elle se trouvait, et j’y empilais mes vêtements. Mes gestes devenaient précis, et mon choix se faisait sur les vêtements les plus sobres ne sachant pas pourquoi !
Encore aujourd’hui, je n’ai pas oublié ces instants. Je les ressens comme si cela se passait à cette minute même.
Je vois encore cette porte d’entrée s’entrouvrir et surgir mon mari revenant d’un jogging matinal ; il me regarda et dit, surpris de me voir la valise à la main : « Où vas-tu ? ». « Je pars lui répondis-je, je ne sais encore où !... » Et c’était vrai…
Je pris ma voiture et conduisis, jusque chez ma fille cadette pour lui dire au revoir. Malgré son insistance pour me faire rester, je partis. J’avais de la peine, mais rien n’aurait pu m’ébranler.
Je me dirigeai alors jusqu’à Marignane, l’aéroport de Marseille qui se trouve à une heure trente de Château Arnoux, ville où nous habitons, je pris la direction de Paris. Là, un pays se précisa dans mon subconscient : Madagascar, c’est là où je dois aller.
Un bruit de voix me sort de mon inconscient ; mes yeux s’entrouvrent, encore lourds de sommeil. Déjà le jour filtre à travers les rideaux mal fermés : Où suis-je donc ?
Mes idées se mettent en place ; c’est tard dans la nuit, que l’avion me dépose à l’aéroport d’Ivato, l’aéroport de la capitale malgache : Tananarive. Dans la cohue, je me trouve emportée vers la sortie : mon premier regard sur Madagascar.
Les taxis sont à l’affût des voyageurs, les porteurs aussi « Celui-ci fera l’affaire », pensais-je ! « Pourriez-vous me déposer à un hôtel convenable, demandai-je au chauffeur ? ».
C’était un de ces taxis brinquebalants comme on n’en trouve qu’à Madagascar, une de ces 4L si nombreuses à Tana. A son hochement de tête, je devine qu’il a compris et la course commence vers une ville endormie…
En sortant de l’hôtel ce matin, après un petit déjeuner réparateur, je mets des visages sur ces bruits de voix.
Tout le long des trottoirs s’alignent des malgaches, accroupis devant des étals de vêtements fripés, en espérant d’éventuels acheteurs .Ils me regardent avec des yeux amusés et se posent, sans doute, la question : « Que fait donc cette vazaha (1) dans ce quartier qui n’est pas de son monde ? ».
Après quelques sourires échangés, je regagne l’hôtel, paie ma note pensant que le mieux serait de me rendre dans le centre ville d’Antananarivo, anciennement Tananarive.
Mais d’ores et déjà, je me sens implantée dans un autre monde. Monde de misère, de pauvreté.
Je ne m’imaginais pas seule au milieu de cette vague humaine, la valise à la main, ne sachant pas quelle direction prendre ; et pourtant j’y suis.
(1) Etranger
Une image, cependant, ne quitte pas mon esprit, l’image d’un homme qui m’avait bouleversée au cours du reportage télévisé, le Père PEDRO qui, sur sa colline, se consacre aux plus déshérités de Tananarive.
Après avoir déposé ma valise dans un modeste hôtel, me voilà en quête d’un taxi.
Le Père Pedro, c’est à neuf kilomètres, me dit le chauffeur. Peu importe, il faut que je le rencontre.
Le Long du parcours, je me pose un tas de questions, mais il est trop tard pour reculer. La route défile.
Bien que préoccupée, je me surprends à suivre les faits et gestes des passants, ceux des petites marchandes offrant les produits les plus divers : légumes verts par petites tas, fruits qui, je l’imagine, doivent se vendre à l’unité…
Plus loin, j’aperçois un robinet coulant sans arrêt, et devant, des seaux sagement alignés en attente de remplissage. A quelques mètres de là, une benne à ordures pleine à craquer est visitée par des enfants qui y recherchent l’insolite..Ou de la nourriture.
Nous traversons ensuite une petite agglomération fourmillant de malgaches, nu-pieds pour la plupart. J’en suis tout émue. Nous poursuivons notre chemin, lorsqu’au sommet d’une côte, brusquement, nous empruntons une route à droite, et pénétrons dans ce qui fait un petit village aux petites maisons au toit de chaume ; les poules et leurs petits s’écartent du chemin, un chien étendu de tout son long baille aux corneilles.
Des enfants aux yeux rieurs nous regardent passer… « Nous voilà arrivés », me dit le chauffeur !
Près d’une grande grille où je lis AKAMASOA (1) un homme, casquette vissée sur la tête, se tient penché sur un parterre de fleurs. Il se détourne à notre arrivée. Je ne peux me tromper, c’est le Père PEDRO : « Bonjour mon Père je viens de France. Pourriez-vous, s’il vous plaît, me recevoir. Je souhaite m’entretenir avec vous. »
« Venez à mon bureau. » Une femme malgache, une responsable me semble-t-il, l’accompagne.
Je ne puis vous dire ce qui fut dit
je ne m’en souviens pas, mais avec douceur et force à la fois j’exprimai le désir de Servir les Pauvres. Mes paroles devaient convaincre, je le voulais absolument. « Je dois y
réfléchir, me dit le Père, revenez demain et ne vous donnerai ma réponse. »
(1) AKAMASOA, c’est l’Association du Père PEDRO
Je repris la route, le chauffeur de taxi m’ayant attendue, mais je savais déjà. Le lendemain, la réponse du Père fut celle que j’attendais : « Madame, allez chercher votre valise et revenez »… J’étais comblée.
C’est aujourd’hui le 12 mars 1999, à Akamasoa, tôt le matin, et le soleil est déjà là ; j’entends, dans la cour des classes du prince Albert de Monaco, les jeunes parler en malgache ; ils ne sont pas loin de l’enfance, pensais-je, c’est l’avenir de ce pays.
Mais l’heure, pour moi arrive ‘et je dois me mettre en route pour la colline ; je suis encore bien chargée aujourd’hui en m’avançant sur le chemin qui monte à la colline ; je rencontre les femmes allant à leur travail le matin et portant leur bébé, retenu par un lamba, puis les enfants avec leur unique crayon d’une main et de l’autre l’assiette en plastique qui recevra, à midi, leur ration de riz ; ils se pressent pour ne pas arriver en retard à l’école.
Je peine, bien sûr, car le chemin est rude et pénible, mais je me dis « ces pas » me portent déjà vers eux.
Le village de Mangarovotra, un parmi les autres, se dessine à l’horizon ; à l’entrée, une grande croix domine le cimetière, puis une rangée de maisons en briques rouges, couleur de la latérite dont on se sert pour les fabriquer, construites par les malgaches eux-mêmes ; à gauche, un jardinier s’affaire auprès d’un parterre de fleurs, puis alignées les unes près des autres, les maisons de bois dont les traverses noircies se disloquent par la fumée, le soleil, la pluie et le vent .Plus de cinq cents familles y vivent assez à l’étroit dans quatre mètres carrés.
Les portes sont ouvertes et chacun y va de son occupation. Bon nombre d’enfants remontent déjà les chemins avec leurs seaux remplis d’eau, l’eau servant à la toilette et à la cuisson du riz.
Un peu plus haut, le bureau d’accueil : c’est là, que les familles en difficulté, venant des rues, expliquent leurs misères. Quelle détresse dans leurs regards !
Puis deux salles-dortoirs, c’est là, bien souvent que se passe ma première visite ; je prends contact, avec le plus de chaleur et de bonne humeur possibles
; les enfants me sourient ; les nouveaux vêtements ne sont pas encore distribués, mais peu importe, ils n’attendent rien…
« Sinon d’être reconnus en tant qu’êtres humains : une
espérance enfin !
Ce matin, je me suis attardée, près de René, un ancien parlant un peu notre langue.
Je le gronde un peu, car l’abus d’alcool lui fait perdre, certains jours, son intelligence.
Il m’explique, tant bien que mal : « Peut-être ma famille mort, je n’ai pas d’argent pour aller la voir, et mes enfants ne viennent pas ! ». Un sourire, un miracle se passe, non...un peu d’argent.
Le lendemain, voilà notre René pimpant comme un milord qui se met en route, tout souriant. Le jour se lève à peine. La journée sera longue, mais peu importe ;
La joie de revoir les siens ne limite en aucun cas le long chemin qu’il a à parcourir pour les revoir, mais qu’importe !
Nous sommes le 17 mars, l’air est pur ce matin, la pluie a balayé, durant la nuit, toutes les odeurs provenant des décharges alentour.
En allant de mon pas, j’admire les paysages : en toile de fond, ce ciel aux multiples couleurs, quelques maisons par-ci par-là, dissimulées parfois par des bouquets d’arbres aux formes tellement curieuses. Je remercie Dieu de cette immensité que je me plais à admirer.
En arrivant à la salle d’accueil, après un manao ahona (1), je remarque à même le sol, sur une paillasse, une forme minuscule ; je soulève avec précaution la couverture. Il m’apparaît alors le visage d’une femme dont toute trace de féminité a disparu sous un voile de souffrance ; la respiration est difficile. Je me renseigne tant bien que mal. Son mari et elle-même sont arrivés deux jours plus tôt, à la tombée de la nuit, épuisés. Nini, c’est le diminutif de son nom, est malade ; cela fait trois ans qu’ils galèrent dans les rues, lui essayant de survivre de quelques piécettes en remplissant des briquets de gaz.
Je me penche vers Nini, lui touche la main, son œil encore valide me fixe en un appel au secours ; près d’elle un peu de riz séché qu’elle n’a pas pu avaler. Je crains pour elle ! De toute la force de mon regard, j’essaie du lui transmettre une espérance.
Je voudrais tellement qu’elle sache qu’elle n’est plus seule ; elle devient ma sœur. Jamais plus je ne pourrai l’oublier.
« Quel âge as-tu Nini ? 18 ans, me souffle-t-elle ».
Oh Seigneur ! Les larmes me montent aux yeux, si jeune et déjà si marquée !
Je maudis, bien que ne je puisse le faire, je maudis tous ces gouvernants responsables de tant de malheurs que la pauvreté provoque chez ces êtres alors qu’ils devraient pouvoir s’épanouir en pleine jeunesse.
J’ai sur le cœur toute cette indifférence de gens qui, ayant gravi un certain niveau social, ne se soucient plus du « petit » qui trime, qui gratte ne récoltant que des miettes. Et pourtant !
(1) Bonjour, comment allez-vous en Malgache
Aujourd’hui, 19 mars
Quelle surprise, ce matin, Nini est dans une petite maison de bois. Bien qu’allongée et faible encore, son visage est plus serein. Je me reprends à espérer. Je donnerais cher pour qu’elle se raccroche à la vie ; son mari l’a quittée ce matin pour son travail à Tana : quelques piécettes, quelques brèdes (1) en plus pour mélanger au riz ; c’est peu me direz-vous, mais ici tout ce qui est peu est un plus !
Je redescends du village de Mangarivotra. J’entends les rires d’un groupe d’enfants, mais plutôt des rires moqueurs ; cela me surprend car, ici, les rires des enfants c’est comparable au jaillissement d’une cascade.
Je lève la tête et ma surprise est grande ; j’aperçois une pauvre jeune fille, brune, les cheveux frisés, mais que les rayons du soleil ne semblent pas atteindre et pour cause, ses yeux sont éteints, dans une obscurité presque complète.
D’un coup au cœur, mes souvenirs remontent à la surface. Je crois revoir le cher visage de ma fille Marie-Estelle, dont la souffrance, causée par son décès, me mutile encore aujourd’hui : elle avait seize ans.
Une grande pitié m’envahit ; je lui demande son nom : « Mélanie me dit-elle. »
Je lui touche les mains avec douceur et je m’enfuis, ne pouvant supporter davantage cet afflux de souvenirs qui m’étreint.
Les jours suivants, je retrouve un peu la paix intérieure de par mes occupations et mon souci de venir en aide, et cela ne manque pas.
Cette matinée là, je suis attirée par des pleurs. Je suis surprise de voir que cela vient de Mélanie : « On m’a volé ma couverture, me dit-elle ». Son unique bien… et les larmes de couler de plus belle. Je la console : « On va arranger cela, lui dis-je. »
Mélanie a déjà un lourd passé derrière elle. Née handicapée, elle grandit sous l’influence de sa famille. Sa mère quitte le foyer en abandonnant mari et enfants ; quelque temps plus tard le père décède.
(1) Légumes verts en branches comme les épinards, les bettes, etc
Mélanie se retrouve en étrangère par
l’indifférence de ses frères et sœurs ; une révolte fermente en elle ; elle ne reçoit pas l’affection que tout enfant est en droit d’attendre de sa famille et doit faire face en plus à
son handicap.
Elle s’enfuit de chez elle et, en sauvageonne, elle devient « enfant de la rue ». Elle ne retrouvera plus son équilibre que par instants pendant lesquels, en parfaite malgache, elle débite son passé. L’abandon de sa mère, l’absence de son père. Ce manque d’amour, l’incompréhension face à son handicap.
Pourtant tout chez elle aspire à la tendresse : les yeux (du moins ce qu’il en reste) implorants. Ces mains qui cherchent les vôtres. Mélanie,
Oh combien je voudrais prendre tout ton passé, toute la dureté de ta vie ; Tu me vois à peine, mais toi, tu t’incrustes en moi. A la colline, tu as ta place et tant que je serai là, on te protégera…
Je me laisse aller, Madagascar s’estompe, et je remonte le passé loin...loin, et pourtant si près.
Pourquoi, un jour, ma plume courant sur un feuillet, j’écrivis ceci ! : « Oh toi enfance, ne revient pas !... »-Juillet 1959.
Je pleurai ce jour-là ; une pluie fine ruisselait sur mon visage, se mélangeant à mes larmes.
Un long cortège marchait à pas réguliers ; de temps à autre, un passant s’arrêtait, pour faire le signe de croix. Les gens, derrière moi, chuchotaient. Devant, Papa, mes frères, têtes baissées, suivaient celle qui fut toute mon enfance. Le cortège s’arrêta aux portes du cimetière, pour une dernière formalité, puis repartit.
La pluie avait cessé ; nous arrivâmes à l’endroit où reposerait désormais le corps de Maman.
Avec déchirement, je la vis descendre dans ce dernier refuge…Dans cette terre humide !
Un dernier regard, et déjà les terrassiers s’activaient dans leur travail. Soudain, une grande envie de la revoir me prit. J’aurais voulu crier, hurler, enlever cette terre qui, à jamais, me séparait d’elle. J’étais figée ; les pensées affluaient.
Je revois encore une jeune femme, jolie, un visage aux traits fins, encadré de boucles brunes, accusant à peine quelques rides, et dont le regard exprimait une grande bonté. C’était Maman.
Nous habitions dans une maison proprement tenue, ma famille et moi, troisième du nom ; deux frères, mes ainés, une sœur et, par la suite, trois petits frères.
Les soirs d’hiver, auprès de la cheminée, Maman nous racontait, avec la complicité de Papa, le beau mariage qu’elle avait fait, toilette blanche, repas de noce.
Toutes ses économies y étaient passées.
Maman, orpheline, avait été placée dès son jeune âge, comme bonne dans une famille bourgeoise, par l’assistance publique. Sa tante, (la sœur de sa mère) sa seule famille, croyait-elle, l’ayant abandonnée.
Elle y grandit, et c’est là qu’elle fit la connaissance de Papa, en garnison dans la ville de Poitiers.
Ils se marièrent, et elle suivit Papa dans son village natal de Cars, en Gironde, au lieu-dit « Les Bernard ».
Papa était représentant en vins. Maman obtint un poste de garde-barrière. C’est là que naquit Jacques, mon Frère aîné, puis Michel et moi-même. La vie s’écoulait tranquillement pour tout un chacun.
Un jour, cependant, une lettre arriva annonçant à Maman la surprise la plus inattendue.
Elle avait un demi-frère qui la recherchait et habitait dans le nord de la France : un -Chti - mon oncle. Je me l’imagine encore : c’était un homme grand, avec beaucoup de prestance, fier de sa personne. Il « s’entretenait « par quelques combats de boxe en public, comme c’était l’usage à l’époque, à la satisfaction de ma tante qui l’accompagnait.
Qu’elle joie avait été celle de Maman, en apprenant cela, avec une envie folle d’aller vivre près de ce frère retrouvé. Papa, lui, savait que résister à ce grand désir, était peine perdue. Aussi le grand départ pour le nord fut organisé. Les déménageurs prirent la route, nous le train.
A notre arrivée en gare de Lille, mon oncle et ma tante nous attendaient. Après les effusions, une voiture nous emmena vers notre nouvelle demeure.
Une maison sur rue, confortable, ma foi ! Un long couloir, salon, salle à manger, petite cuisine, une petite cour ; à l’étage, trois chambres, et à notre plus grande joie « un grenier ». Nous nous installâmes. La maison, petit à petit prit notre empreinte.
Maman avait le don des transformations ; avec des riens, elle faisait des merveilles, allant du rideau bien tiré en brise-bise, aux bouquets campagnards arrangés avec goût et campant au centre de la table.
Elle veillait à ce que tout reste bien soigné ; nous avions le devoir, pour aider notre mère, de balayer les miettes répandues autour de la table, entre autres. Puis vint une quatrième naissance, Jacqueline, ma petite sœur.
Papa travaillait dur et en heures, supplémentaires pour pouvoir nourrir sa petite famille. Maman elle, assumait aux mieux toutes ses charges de mère de famille.
Tous ses temps libres, elle les passait dans la couture. Je ne la voyais jamais inoccupée ; même le dimanche, son aiguille s’activait dans nos vêtements à rapiécer ; c’était l’accomplissement du travail qui devait être fait.
Hélas, le destin nous guettait comme un serpent sournois qui ondule à travers les herbes folles.
Au fil des jours, petit à petit, mon oncle prit l’habitude, après son travail en usine, de venir saluer maman, accompagné, bien souvent de ma tante, son épouse. Une solide amitié s’installa entre eux. Le désir aussi peut-être, de rattraper le temps perdu.
Au début, Papa pouvait comprendre, en rentrant de travailler, de voir mon oncle à la maison. Mais chaque jour, cela devenait une habitude. L’oncle s’installait pour le repas du soir, et après le coucher des enfants, ne faisait pas signe de se retirer.
Papa lui, pensait au peu d’heures de sommeil qui lui restait et à la dure journée qui l’attendait le lendemain.
Et, peu à peu, Maman se trouva prise entre son frère qu’elle ne voulait pas chagriner, et Papa, essayant de raisonner ce dernier. C’est à cette période que j’acquis une grande admiration pour mon père. Grand, mince, pour moi, il avait le physique d’acteur de cinéma ; il était assez réservé, ne parlait pas beaucoup, il ne frimait pas ; son regard était vif ! Et de me souvenir ! Chaque fois que j’avais un problème quelconque, il en venait à bout ; il faisait tout de ses dix doigts, et Dieu sait si avec ses enfants, il avait fort à faire ! Il trimait sans relâche. Et le Dimanche, en rentrant du patronage, je voyais Papa qui était encore à la besogne, sur son pied de cordonnier ; toutes nos chaussures y passaient.
Sa seule distraction était son jardin, jardin ouvrier disait-on à l’époque ; il se trouvait en bordure d’un grand boulevard et nous aimions l’y accompagner (bien sûr, non sans intérêt), pour déterrer quelques carottes au goût sucré, et pour nous percher sur son vélo où nous bavardions « un peu », jusqu’au jour où j’essayais un « truc à moi » : mettre en roulant les pieds dans les rayons ; le résultat fut immédiat, la chute nette et sans bavure. Quand je repris connaissance, Papa se trouvait auprès de moi, et les larmes me brouillaient la vue : Il me consolait… La discorde s’installa entre mes parents, j’en souffrais terriblement car je les aimais autant l’un que l’autre.
Le matin, quand je partais à l’école, j’espérais toujours que la situation s’arrangerait. Mais hélas ! C’était peine perdue. J’étais trop jeune, à l’époque, pour me mêler des histoires des grands, mais je sentais un danger. Mon oncle, lui, ne voyait rien ou faisait semblant de ne rien voir.
En décembre 1941, un nouveau petit frère, Fernand, vint au monde, ce qui rétablit momentanément la situation. Cet été de 1942, Maman redoubla de jeunesse. Que de belles promenades, le dimanche, nous faisions! Papa poussait le landau, Maman, quant à elle, s’émerveillait de cette belle nature que nous traversions en parcourant les chemins de campagne, allant du bouton d’or au buisson d’aubépines, cueillant de grands bouquets que l’on installait, en rentrant de promenade, dans l’unique vase que nous possédions ; cela dégageait un parfum de fleurs suave et une envie très forte de recommencer le dimanche suivant.
Un jour, cependant, les ennuis recommencèrent. Papa, ayant pris un jour de congé, attendait mon oncle afin de s’expliquer une fois pour toutes.
Dans la pièce voisine j’entendis les voix s’élever ; une colère sourde gronder. Ils en vinrent aux mains et le bruit de quelques meubles se fracassant me parvint aux oreilles. Je n’en pouvais plus. Je me suis sauvée chez une voisine, qui ne se doutant de rien, fut très heureuse que je vienne prendre de ses nouvelles. Mon cœur battait à se rompre malgré mon calme apparent et intérieur, je priais Dieu en faveur de Papa.
Depuis ce jour là, je ne vis plus mon oncle. Maman en souffrait. C’est là que, pour la première fois, je l’ai vue dans un état dépressif. Oh ! Elle ne se plaignait pas, mais elle prenait moins de soin à coiffer ses belles boucles brunes. Papa, ne lui disait rien. Il n’était pas violent de nature et regrettait ce qui s’était passé.
Ils finirent par ne plus se supporter, et se séparèrent, à l’intérieur même de l’habitation. Papa se retrouvait dans la première pièce attenante au couloir. Maman se tenait dans les pièces du fond de la maison.
Aux repas, nous nous trouvions séparés et rien à se dire. Une grande tristesse s’empara de moi et des aînés aussi Et, ainsi, beaucoup d’autres périodes de ce genre se succédèrent par la suite. Oh ! Toi, enfance ne revient pas.
Notre mère tomba malade et fut admise à l’hôpital. Les visites journalières se terminant à 14 h 30 ; j’arrivais avec retard en classe sous le regard furieux de mon institutrice. Mais j’en avais pris mon parti. Pour moi, les visites, que je rendais à Maman, valaient bien la colère de Madame Miellez qui ne comprenait guère ce que je traversais.
Le soir, les devoirs restaient en suspens ! Il y avait tout à faire ; les repas à préparer, laver, déshabiller les deux petits, les coucher. Quelque temps plus tard, Maman rentra et la vie commune reprit à notre grand soulagement.
L’année de ma communion arriva. Quinze jours auparavant, Maman mettait au monde le petit dernier. D’un commun accord, mes parents décidèrent de l’appeler « Victor », le prénom de mon oncle et lui demandèrent d’en devenir le parrain. Ce fut en quelque sorte la réconciliation. Je fus marraine, mais ma joie fut de courte durée.
Maman avait beaucoup de difficultés à se remettre sur pied après cette septième naissance ; ses forces avaient quelque peu diminué. Mais quand le travail attend, il faut assumer ; c’est ce qu’elle fit.
Trois mois plus tard, la fièvre s’empara du petit Victor ; c’était une gastro-entérite et rien ne permit de le sauver. Il mourut ! Quel choc pour Maman. Elle déambulait dans la maison méconnaissable ; ses traits reflétaient une immense détresse ; ses yeux hagards n’avaient plus de vie ; nous étions incapables de la consoler.
Notre chagrin était grand, le sien immense.
Elle l’habilla de blanc sa nouvelle layette. Les voisins, ayant appris la nouvelle, vinrent le voir une dernière fois. C’est là que je reçus par un regard rempli de larmes, toute l’amitié véritable de ma meilleure amie Thérèse.
Amitié, Amour, mon enfance s’éloigne. Chère et tendre Maman repose en paix. Tu disparus ; tu avais cinquante et un ans.
Madagascar réapparait avec ce que je crois aujourd’hui : « Je crois qu’il n’y a rien de plus grand que l’Amour. L’homme ne peut s’épanouir pleinement, atteindre le bonheur et se rendre vraiment utile qu’en accomplissant sa volonté. » Je voulais servir, servir les plus pauvres parmi les pauvres.
Beaucoup de routes mènent à Rome, d’autres mènent à la colline longeant la route nationale, où il n’est pas rare d’apercevoir des charrettes tirées par des zébus ; le conducteur, le fouet à la main, dirige adroitement son attelage, car cette route unique est fréquentée par un bon nombre d’automobiles dont les taxis Be (transport en commun) où sont entassés voyageurs, paniers de volailles, de légumes venant de la campagne, sacs de charbon de bois ,etc.
En tournant à droite à environ deux kilomètres de là, une route pavée s’allonge, s’allonge tout en hauteur. On aperçoit, très peu espacés les uns des autres, des petits marchands ; les uns encore à l’épluchage des légumes destinés à la soupe, d’autres formant des petits tas de légumes et fruits divers. Le petit hotely (1) avec son café fumant et ses moufkas…(2) encore chauds qui attendent les premiers clients.
Après un virage sur la gauche, on trouve un magasin d’exposition de l’artisanat d’Akamasoa où l’on peut acheter les fabrications manuelles des différents ateliers de l’Association du Père PEDRO.Tout le long, un petit muret sépare les maisons de la rue principale.
Ce matin, comme chaque lundi, mercredi et vendredi, assis sur le bord de ce petit mur, les anciens attendent patiemment, sous les premières caresses du soleil, qui réchauffe leurs membres vieillissants.
Des manao ahoana fusent de toutes parts mais avant notre point de rencontre, il me faut visiter quelques cas en difficulté, remonter le moral à la maman de Fabrice, 4 ans ½ atteint d’une méningite tuberculeuse ; Charline qui, ayant perdu son enfant dans un accident, s’est vue immobilisée avec une broche dans la cuisse ; cette vieille maman, devenant aveugle, pleure ses petits enfants qu’elle ne verra plus ; Nini dont le sourire, à présent, me fait penser qu’elle est sauvée, qu’elle est en voie de guérison, une de plus. Quelle joie ! Petites gouttes d’eau dans un océan, mais quelles gouttes !
Un vaste terrain vague, notre point de rencontre ; quelques monticules de sable, de briques, quelques pierres encore debout, derniers vestiges d’une démolition. Utilement cela sert de siège aux anciens en attente ; les langues vont bon train, les sourires aussi ainsi que la répétition des chants pour le rassemblement du dimanche.
Arrivent par des porteurs, douze sacs de riz de cinquante kilos, et trois de haricots en grains .Assise sur l’un d’eux. J’attends l’appel des noms pour les servir, car pour moi c’est un honneur de le faire, je les aime ; ils sont si humbles, si pauvrement vêtus, les pieds nus crevassés pour la plupart d’entre eus, ces Béantitra sont près de quatre cent cinquante L’un après l’autre, ils tendent leurs sacs en plastique bien souvent percés.
Et mon cœur, se serre de les voir se baisser pour ramasser les quelques haricots échappés et tombés sur la terre ocre ; rien ne peut se perdre, c’est leur nourriture.
Il n’est pas rare de voir des sacs plastiques, (les mêmes que ceux de nos supermarchés) reprisés.
(1) Petit bar-restaurant
(2) Petite galette de riz cuite en friture
Il n’est pas rare, non plus qu’une
ration de riz soit revendue pour permettre d’acheter une bougie, du pétrole ou du charbon de bois, toutes choses utiles pour vivre au quotidien.
En venant à Madagascar, mon mari et moi-même n’envisagions pas d’être hébergés dans le village du Père PEDRO. Lors de notre deuxième séjour, nous avions loué une petite villa, entourée d’un jardin et de grands arbres ; l’intérieur était spacieux, avec eau et électricité ; une petite maison de gardien, près du portail, nous confortait en matière de sécurité.
Ce soir du 27 avril 1998, nous avions fêté notre anniversaire de mariage, moi portant encore les bijoux offerts par mon mari pour cette occasion ; nous sombrons dans un profond sommeil, hélas de courte durée ! Un jet de lumière nous réveille en sursaut, avec l’intimation de ne pas crier ; chose incroyable, deux pistolets sont braqués sur nous de chaque côté du lit, un troisième homme cagoulé, au pied du lit, nous menace de sa matraque : « Où est l’argent ! » dit l’homme de gauche avec brusquerie, répété plusieurs fois ; sans attendre notre réponse, il nous ligote aux chevilles et aux mains avec un filin et arrache mes bijoux ; et là, impuissants, nous assistons au grand remue-ménage et à la fouille systématique de notre maison. Tout va disparaître ; vêtements, objets personnels, chaussures, couvertures et argent… et nos visiteurs, en s’enfuyant, nous menacent à nouveau.
Inquiets pour notre fille qui dort au rez-de-chaussée, nous nous défaisons difficilement de nos liens et dévalons les marches. Ouf ! Tout est calme et Sheila de nous dire assise au bord du lit : « Messieurs, partis :… »
Sheila, notre fille adoptive… une petite Roumaine… Son histoire est simple, comme ce fut le cas pour beaucoup d’enfants sous Ceausescu. Abandonnée à la naissance par une mère Tartare et un père Turc, elle fut placée dans un orphelinat sinistre pour handicapés mentaux sévères à Négru Voda, petite ville au sud de la Roumanie.
Je fus très impressionnée lors de ma visite à cet orphelinat, visite nécessaire pour régulariser les papiers d’adoption de Sheila.
Des enfants, très nombreux et aux handicaps divers, se trouvaient livrés à eux-mêmes dans un chaos de cris et de pleurs, c’était bouleversant.
Dans les premiers temps de son adoption, Sheila nous révélait, par gestes, l’horreur de ce qu’elle avait supporté ; elle cachait son assiette entre ses mains de peur que nous lui volions sa nourriture ; dès que nous nous approchions d’elle, nous, ses nouveaux parents, elle se protégeait de ses bras craignant de recevoir des coups. Aucun son ne sortait de sa bouche, et pour cause, personne ne lui avait parlé à l’orphelinat et elle s’était repliée sur elle-même : « Enfant sauvage » nous avait-on dit : On le serait à moins !
Aux dires du médecin qui l’a sauvée de cet endroit, pour le moindre rhume, on lui injectait de la pénicilline et le nombre impressionnant de piqures avait atrophié les muscles des membres inférieurs.
Heureusement, elle fut admise à l’hôpital Marie Curie de Bucarest. C’est là que nous l’avons rencontrée pour la première fois alors qu’elle venait de subir une deuxième opération destinée à lui rendre, au moins partiellement, l’usage de ses jambes. Nos yeux et nos cœurs se sont rencontrés. La liaison était faite.
Pourquoi notre choix s’est il porté sur une petite Roumaine ?
Le 2 Octobre 1992, mourait notre fille Marie-Estelle suite à une opération délicate ; elle avait 16 ans ; c’était une douloureuse mutilation Ceux qui ont perdu un enfant, quel que soit son âge, comprendront.
A cette époque, les reportages télévisés sur la détresse de nombreux enfants roumains nous touchèrent énormément et nous dictèrent le chemin à suivre.
Les vêtements de Marie-Estelle, soigneusement rangés dans l’armoire de sa chambre ne pouvaient revenir qu’à ces petites orphelins, privés de tout.
C’est ainsi que, sans hésiter un instant, nous prîmes la direction de la Roumanie. Sheila est maintenant notre fille à part entière. Elle est épanouie, elle sourit à la vie et marche. Notre plus grand plaisir est de l’entendre dire : « Papa, Maman, Sheila »
Mars 1999
Lettre ouverte à mes enfants.
Je sais que votre vie continue en France, heureusement avec votre travail qui lui ne vous laisse pas beaucoup de temps pour l’écriture. Je le comprends, occupations, préoccupations, mais aujourd’hui, je suis en manque de vous. Je ne me sens pas en droit de me plaindre, ni ne le veux.
Mes départs, pour Madagascar, cette vie de misère, est un choix que j’ai fait, et encore suis-je, en partie, épaulée par la sollicitude de Roland, mon mari.
Cette semaine, nous entrons dans la semaine Sainte et l’espérance de Pâques.
J’ai assisté, aujourd’hui dimanche, à une bouleversante cérémonie des Rameaux, avec, à la carrière qui surplombe la colline, le rassemblement de Malgaches, hommes, femmes, enfants, petits enfants, tous brandissant leur branche de rameau en chantant, et leurs chants ne faisaient qu’amplifier mon émotion.
En descendant de la colline, je tenais par la main une petite fille, en vêtements plus qu’usés, dont le grand souci était de retenir son pantalon au risque de le voir s’écrouler à ses pieds ; et bien qu’il soit dimanche, beaucoup d’enfants ici manquent de vêtements potables, quand dans d’autres pays, il y a tant de gaspillage.
Parfois, je me révolte, cela ne sert à rien, je le sais !
Toujours, j’ai envie d’aller vers eux, mes pas sont légers, chaque matin, en montant à la colline, avec mon sac à malices sur l’épaule, j’entends leur bonjour, je vois leurs sourires, j’imagine leurs attentes.
Mais là, je me penche vers vous, Fanny, Martine, Jean-Luc, et je pense que la plus belle réussite de ma vie ce sont vous mes enfants, tels que vous êtes, non pas grâce à moi, mais grâce à vous, qui avez su vous écarter du mal qui existe sur cette planète ; vous avez fait votre chemin vous-mêmes, sans garanties pour l’avenir.
Enfin, tout ceci, pour dire que, toujours vous me manquerez parce que je vous aime tendrement.
Maman
Dimanche de Pâques est arrivé et nous montons vers le gymnase, lieu de prières et de messe du dimanche. Les malgaches, que je rencontre, s’arrêtent et nous nous souhaitons mutuellement «. Joyeuse Fêtes ». Oui, aujourd’hui, pour nous Chrétiens c’est la victoire de la vie sur la mort du Christ ; c’est un grand rassemblement qui se forme autour de l’autel où officie le Père PEDRO. Tout se tend vers la joie, par les chants, la danse, les paroles du prêtre, les prières. C’est le Peuple de Dieu réuni.
Parmi nous se joignent les plus
pauvres parmi les pauvres, ayant fait, avec leurs enfants, parfois plus de dix kilomètres à pied pour se joindre à nous. Ces pauvres vivent encore dehors sous des cartons, dans un lieu
retiré du centre ville.
Ici, je leur rends hommage, car le pauvre est toujours patient ; il lui faut attendre si souvent dans la vie humaine ; son passé, sa santé, son âge, son incapacité à réaliser ce qu’il désire, son besoin des autres…, lui donnent une idée de lui-même par laquelle il prend conscience de ses limites, sans pour autant en être obsédé ou abattu.
Quelle leçon pour nous, nous qui dépensons notre énergie en nous attaquant aux problèmes de l’obésité et de la pollution ! Tandis que les deux tiers du monde
sont littéralement livrés aux
épidémies et à la famine.
Je m’achemine vers la colline par ce chemin dit « dangereux », aux dires des malgaches ; en effet, il y quelque temps, on y a retrouvé le corps mutilé d’une jeune fille, puis d’un jeune homme. C’est vrai que ce chemin étroit est bordé de petits bois propices aux guets-apens, mais ce n’est pas mon souci majeur en ce matin.
Comme chaque jeudi, je me demande qui me portera le pèse-bébé d’un bon poids déjà, et de le porter sur la tête ; il n’y a pas moyen de faire autrement à cause du relief et des moyens de communication.
Mais déjà Adeline vient à ma rencontre ; une petite jeunette tout ébouriffée, bien campée sur ses jambes robustes ; elle est gentille, toute souriante ; elle me propose son aide sachant qu’elle aura sa pièce de monnaie. Tout travail ne me mérite-t-il pas salaire ?
J’apprécie beaucoup son coup de main sur ce chemin recouvert de fine terre séchée et glissante en été, tel une patinoire boueuse pendant la saison des pluies.
Nous arrivons enfin. A la porte du local, une file de mamans attend ; les unes, accroupies, donnent le sein ; d’autres découvrent déjà leur bébé du lamba (1) qui les enveloppe, prêtes pour la pesée de leur enfant.
(1) Tissus malgache
Je me mets au travail sans tarder, secondée par Roselyne, une malgache parlant le français ce qui permet le dialogue ; maladie des enfants, pertes de poids, conseil d’hygiène, distribution de sirop pour la toux, petits soucis de la vie quotidienne sont évoqués et traités au mieux.
Colette, mon amie qui parle le français et qui, un jour, a remonté le temps pour moi. Elle m’a raconté sa vie, son passé : « Nous nous sommes mariés alors que j’étais bien jeune encore. De notre mariage sont nés dix enfants ; le travail ne manquait pas ; nous trimions ; les jours n’étaient pas assez longs, et les nuits parfois trop courtes, entrecoupées par les pleurs du petit dernier, réclamant sa tétée. Mais nous étions heureux ; les enfants grandissaient et nous arrivions à joindre les deux bouts grâce aussi à un petit élevage de volailles.
Malheureusement, je suis tombée malade ; une congestion cérébrale a nécessité une longue hospitalisation.
Une fois rétablie, je rentre à la maison ; heureuse de retrouver mes voisins, je pose blouson et valise sur le lit et ressors faire la causette chez les uns et les autres. Le temps passe… !..
Lorsque je reviens, tout s’effondre autour de moi : plus rien ! Mon blouson qui contenait mes papiers et l’argent, la valise, la couverture, les marmites… tout a disparu ! Dans la cour, plus de volailles. C’est le vide total ; j’étais effondrée, désespérée ; mon mari pleurait…pleurait…
Ne pleure pas, lui di-je, je suis encore malade.
Heureusement le loyer était payé pour cinq mois encore. Voilà qui nous donnait un temps de répit. Mais au bout de ces cinq mois il fallut déchanter et quitter la maison car la propriétaire, une créole, réclamait son dû.
Nous fûmes hébergés par des parents. Silence de Colette… suivi d’un aveu.
Tout cela n’était rien, dit-elle, les yeux brillants de larmes. Le plus dur restait à, venir. Jean-Julien avait 12 ans quand il est mort ; Albertine 16 ans, Jean Chrysostome 24 ans, André 25 ans, Albertson 27 ans, Samuel, Jean-de-Dieu 29 ans, Patrice 29 ans également.
Que de malheurs accumulés, mon Dieu ! Cette fois, c’est moi qui ne peux plus parler ! Et Colette poursuivit : « Nous connaissions un homme, un vieux ferrailleur que la vie n’avait pas épargné. Comme nous, il était pauvre, mais il avait un toit, un travail. Il nous expliqua qu’il habitait sur une colline, qu’il recevait du riz en échange de son travail, et nous conseilla de tenter l’expérience ».
C’est ainsi que nous sommes venus chez le Père PEDRO.
Lors de mes visites Colette est souvent penchée sur sa bible, recueillie. En m’apercevant ; elle la repose sur son oreiller, car elle ne la quitte guère.
J’ai trouvé la Paix, me dit-elle encore ! La paix ne se trouve pas, bien sûr, dans toutes les maisons.
Je viens de parcourir le chemin dit « dangereux » dont j’ai déjà parlé et j’arrive à la rangée de maisons de bois. Une seule porte est entrebâillée, celle de la première maison. Mais chose curieuse, aucun son n’en parvient alors qu’une nichée de six enfants habite là, bruyante d’ordinaire. Je risque un œil à l’intérieur.
A même le sol, sur une paillasse, des enfants sont assis, dans un état de malpropreté inimaginable : les cheveux hirsutes ; ils me regardent les yeux effarouchés.
« Pourquoi êtes-vous seuls ? Où sont vos parents ? >> Leur demandai-je. Aucune réponse.
Je fus vite fixée. Peu après, en ce matin d’avril, un appel m’informe que Fanza, leur maman, vient de mettre au monde sa petite dernière, Monica ; il faut parer au plus pressé : pas de linge, pas de couverture, pas de layette.
Heureusement, en un tour de main, tout
le manquant arrive, et tout rentre dans l’ordre. La joie s’installe autour de ce petit bout d’chou. Mais cette joie sera de courte durée ; dans cette famille, l’alcool est roi et il n’est
pas rare que les parents descendent à Tana s’enivrer, délaissant leurs six enfants sans se soucier de leur nourriture. Inutile de dire que quand ils rentrent à la maison, parfois après plusieurs
jours de beuveries, ce ne sont que disputes, devant les pauvres petits, bien sûr. Une fois les quelques sous dépensés, c’est à nouveau la misère, la grande misère.
Il est vrai que les quatre « ennemis », les quatre fléaux, qui, comme je l’ai dit dans l’avant propos, guettent les malgaches sont la violence, la prostitution, la drogue et l’alcoolisme.
Il faut donc réagir pour que ces enfants soient à l’abri de la déchéance de leurs parents. Ne faudrait-il pas, dans notre monde, moins d’égoïsme ? Plus de partage des biens, des richesses ? Il faut absolument que cette grande misère morale et physique trouve remède avant qu’il ne soit trop tard.
Marie-Florence, c’est une autre souffrance ; cette petite fille de dix ans, alitée par la maladie sur laquelle les médecins malgaches n’ont pas encore pu se prononcer.
« Jamais plus cela. »
Le 29 septembre 1976 naissait prématurément ma fille Marie-Estelle, quatrième de la lignée.
L’accouchement fut difficile et demanda la réanimation de mon bébé, suivie de l’hospitalisation, en urgence, dans le service de pédiatrie, d’une ville voisine.
Je fus longue à me remettre, et à ma sortie de l’hôpital, accompagnée de mon mari, je rendis visite à notre fille, ce fut un choc !
Marie-Estelle, petits poings fermés, yeux clos, était reliée à un tas de tuyaux, permettant de la maintenir en vie.
Le professeur du service nous reçut et ne nous cacha pas le gravité de son état, en ne nous laissant aucun doute quant à la survie de notre enfant qui était née, nous dit-il, avec un cœur au ventricule unique ; d’ailleurs, mon gynécologue me confirma cette malformation.
Ce fut l’effondrement ! Vers Noël notre petite quitta le centre hospitalier ; ce fut la fête pour son retour. Mais les journées passaient et Marie-Estelle était inconsolable, malgré tous les soins que nous lui prodiguions ; le pédiatre, qui la suivait, nous mit au courant de son état.
Marie-Estelle avait souffert à la naissance, et présentait des crises aigues d’encéphalite, ce qui expliquait ses pleurs continuels.
Ce handicap, ajouté au problème du cœur, nous la rendit plus précieuse encore. Que de fois, l’oreille collée à la porte de sa chambre, j’écoutais sil elle respirait encore ; que d’angoisse !
J’avais beau relire son dossier, il y était bien écrit : « L’enfant Marie-Estelle, née, avec un cœur au ventricule unique. »Evitant le plus possible de lui administrer les drogues prescrites, je découvris petit à petit un calme apparent provoqué par la musique que diffusait la radio, espaçant petit à petit ses états de souffrance ; une liaison, était faite.
Nous fêtâmes son quatrième, puis son cinquième anniversaire, elle ne marchait toujours pas, et ne parlait pas. Pour notre entourage c’était une handicapée. Mes nuits n’étaient qu’une suite de va-et-vient entre nos deux chambres. Elle souffrait, elle pleurait, elle ne me reconnaissait plus, tout en s’accrochant désespérément à moi, sa maman. Plus tard, au petit matin, elle s’endormait d’épuisement… Ce furent des moments très durs à vivre ! Puis les jours passèrent, je reprenais espoir. Je la vis progresser, sourire. Après un lent apprentissage aidé d’un kinésithérapeute, Marie-Estelle se mit à marcher, elle avait neuf ans. Elle fréquenta un I.M.E (Institut Médico Educatif) « La Source>>où elle s’épanouit.
La vie continua avec ses hauts et ses bas et toujours cette crainte ! …Malgré tout, un jour, le service médical de l’I.M.E. me demanda d’effectuer un bilan de santé dont une échographie ; après examen, il fut reconnu que Marie-Estelle présentait un cœur normal ; quel soulagement ! Mais ces douze années de crainte, de souffrance, d’angoisse pesaient encore bien lourd sur mes épaules : Des erreurs de ce genre ne devraient pas exister, car il faut les vivre jour après jour.
Quatre ans se passent, faits de joie, de peines, mais aussi de beaucoup d’Amour. Marie-Estelle devenait une petite fille agréable ‘, confiante, avec une autonomie presque normale, sinon que sa marche nous rendait inquiets.
Un spécialiste consulté découvrit une scoliose évolutive, avec à l’appui l’opération à envisager. Ce devint crucial ! Quelle décision prendre ! Laisser évoluer cette déformation qui aurait par voie de conséquence conduit à l’immobilisation en fauteuil roulant ? Opérer ? La décision pour l’opération fut prise après beaucoup d’hésitations.
Le 28 septembre 1992, Marie-Estelle entrait à l’hôpital ; elle fut opérée le lendemain, le 29 septembre le jour de ses seize ans.
Trois jours plus tard, le 2 octobre, elle mourait, non pas des suites de son opération, mais d’une congestion pulmonaire contractée en salle de soins intensifs.
A Marie
Douce petite marie
Qu’on voulait éternelle
Dans le Cœur et la Vie
Mais te voilà au ciel,
Loin de ceux qui t’aimaient.
Mais Dieu aura voulu
Que, pour eux désormais ;
Tu ne sois pas perdue
Car te voilà Marie
Dans l’éternel printemps
Que l’on appelle aussi
Paradis des enfants,
Une vaste prairie.
Un murmure, un bruit d’aile,
Une douceur infinie,
Pour toi Marie-Estelle
Antananarivo, la Capitale ou la Tananarive des années coloniales. C’est une vaste métropole où vivent ou survivent 1.2000.000 habitants.
Je ne connais pas toute la ville. En effet, pour l’achat de tout ce qui est nécessaire aux occupants de la colline, j’emprunte toujours les mêmes axes routiers à bord de taxis collectifs, taxis dans lesquels les voyageurs sont tassés et entassés ; on n’y voit jamais d’étranger de race blanche la majorité d’entre eux possédant d’ailleurs un 4 x 4.
Mais ici à Tana, la circulation est infernale, anarchique ; chacun se gare où il veut ; les taxis s’arrêtent sur un simple signe, ce qui provoque de nombreux embouteillages. La mauvaise qualité du carburant est de plus la cause d’une pollution plus qu’inquiétante.
Dans les rues, des »pousses », ployant sous leur charge de matériaux divers sont tirés par un, deux ou trois malgaches ruisselants de sueur.
Ayant terminé leurs achats, les femmes portent adroitement leur panier sur la tète. Des enfants sortent de l’école. Le long des trottoirs, et envahissant l’espace réservé aux piétons, une multitude de petits marchand, installés à même le sol, proposent les marchandises les plus diverses.
Mon taxi Be (mon véhicule) se dirige
cahin-caha vers le centre ville où se trouve le grand marché d’Analakely. Face à la poste, de petits pavillons avec leurs étals de produits artisanaux destinés aux touristes.
A grands cris, des marchands ambulants vantent leur marchandise. Sur place, plantes médicinales du pays, épices, vanille, sont rangées dans des paniers.
Dans un coin de cette même place, le long des murs, plusieurs familles campent là en permanence, séparées par de symboliques cloisons de carton… leurs maisons.
Plus loin, assise sur le sol, une maman allaite son petit dernier, entourée des ses marmots. Près d’elle, un assortiment de cartons sagement pliés, des feuilles de plastique, des chiffons, un sac informe de vêtements, attendent que l’heure de fermeture du magasin ait sonné pour être dépliés, installés au mieux pour former un abri pour la nuit, et ce quel que soit le temps . Il en sera ainsi tous les jours : le tout plié le matin, déplié le soir.
Misère toujours plus grande d’un peuple de la rue, toujours plus nombreux, qui résiste jusqu’au bout des ses limites et qui, à la suite d’une maladie, d’un décès, d’un grand désespoir, va se présenter à l’accueil d’Akamasoa où, naîtra une espérance.
De l’autre côté de la ville, la nature explose. Il faut avoir vu, en novembre, le lac d’Anosy couvert de nénuphars et bordé de jacarandas ; ce sont des arbres qui, en hiver (le nôtre) se couvrent de fleurs violettes d’où les gouttes de rosée perlent tous les jours ; je les ai baptisés « les arbres qui pleurent ».
Dans les quartiers un peu plus résidentiels, arbres ou buissons fleuris aux multiples couleurs foisonnent ; Poinsettias, hibiscus, clématites, flamboyants émaillent les jardins.
Il fait aussi bon se promener sur l’avenue de la Libération, appelée aussi avenue de l’Indépendance, rénovée il y a deux années au détriment du folklorique marché du « Zoma » devenu indésirable. On se croirait sur les Champs Élysées, à présent.
Banques, agences de compagnies aériennes, salons de thé, hôtels, restaurants se côtoient. Les mendiants y sont nombreux ; ils savent que les passants ont, ici, le portefeuille bien garni. Quoiqu’il en soit, après avoir quitté la ville, je suis heureuse, lorsque le taxi me dépose non loin de mon village d’Andralanitra, construit par le Père PEDRO.
Tout en parcourant, à pied le kilomètre qui me conduit chez moi, mon regard s’attarde sur les rizières et les collines qui m’entourent.
Je me sens légère.je me sens bien ici. Les personnes, que je rencontre me saluent et me sourient. Je me sens très proche de ce peuple attachant que je côtoie, que j’aime et qui m’aime.
Seigneur, fortifie-moi, adoucis-moi
Pour continuer à prendre soin de mes frères
Avec douceur et délicatesse.
Comme toi,
Je ferai miséricorde aux plus petits
Comme tu me fais miséricorde.
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